Baldwin, Styron et moi
Mélikah Abdelmoumen est née et a vécu très longtemps au Québec, pourtant elle est souvent confrontée au racisme ordinaire. Lors d’un long séjour à Lyon, elle se mettra à se questionner sur le racisme, alors qu’elle habite tout près de campements de Roms qui sont tous aussi victimes de racisme. Lors d’un club de lecture, elle découvre James Baldwin, il deviendra son obsession alors qu’elle découvre son amitié avec Styron. Ce qui rend cette amitié extraordinaire, c’est le passé des deux hommes : l’un descendant d’esclaves, l’autre descendant de propriétaire d’esclaves. La beauté de cet essai réside dans le dialogue avec l’Autre, peu importe les différences.
James Baldwin rencontre William Styron en 1961, le premier ira habiter chez l’autre alors que Baldwin a des problèmes d’argent et qu’il se cherche un endroit calme où terminer son roman. William Styron l’invitera donc à habiter sa maison d’invités au Connecticut. Ils passeront des mois ensemble avec leur famille respective. Ils deviendront vite amis et ils échangeront rapidement sur la littérature et sur leurs projets respectifs. Une histoire obsède William Styron, il s’agit du massacre d’un esclave, Nat Turner, en 1831, qui s’était soulevé à la tête d’un groupe d’esclaves contre les injustices vécues. En parlant avec Baldwin, il se laissera convaincre d’écrire cette histoire en utilisant le « je » pour personnifier Nat Turner. On peut imaginer que ce ne sera pas tous.tes les lecteurices qui seront convaincu.e.s de cette liberté d’auteur.
J’aime l’histoire de Baldwin et Styron dans toute son irréductible complexité. Elle n’apaise rien. Elle ne donne ni clef ni formule qui réglerait tout. Elle ne donne pas bonne conscience. Elle ne donne pas d’absolution.
Elle fait bien mieux que tout ça : elle donne à penser. P.112
Pourtant, il me semble aussi que c’est le début de quelque chose, d’essayer de se mettre à la place de l’Autre même maladroitement. L’essai de Mélikah Abdelmoumen aborde ce sujet, mais bien plus encore. Il donne à réfléchir, à se positionner, à être inconfortable et c’est magnifique. D’ailleurs, l’essai vient d’être nominé pour recevoir la prestigieuse Andrew Carnegie Medal for Excellence in Nonfiction. Un prix qui lutte contre la censure. Je souhaite la meilleure des chances à Mélikah Abdelmoumen pour l’obtention de cette reconnaissance plus que méritée.
- Autrice : Mélikah Abdelmoumen
- Maison d’édition : Mémoire d’encrier
- Parution : 14 février 2022
- Nombre de pages : 192
Gaza écrit Gaza
Quinze jeunes palestiniens écrivent leur vécu sous le couvert de la fiction ou non, ielles parlent du conflit au quotidien, de la guerre, du génocide, mais surtout du désir de vivre. Sous la direction de Refaat Alareer, écrivain, poète, professeur, activiste, assassiné malheureusement le 6 décembre 2023, le livre a vu le jour, en anglais, en 2013. Il a réussi à transmettre à la jeune génération la foi en la littérature comme outil de transmission et de survie.
Ce livre a été traduit par plusieurs écrivains de toute la francophonie, ce livre-mémoire est un véritable appel à la lutte et à l’espoir. Le cri d’une jeunesse qui refuse de se laisser étouffer. Difficile, mais beau. Ces petites histoires réussissent à nous parler de leur réalité sans passer par les actualités démoralisantes et souvent cantonnées à des faits sans émotion.
Beaucoup, sinon tous les récits de Gaza écrit par Gaza, s’attardent sur des détails infimes dans le but d’ancrer les atrocités ou les rares instants d’espoir dans la mémoire collective. La mémoire façonne une grande partie de notre monde. Partager ces souvenirs sous forme de récits, c’est aussi enlever à l’occupation le pouvoir d’effacer les liens entre la Palestine et les Palestiniens. Ces récits célèbrent la mémoire et condamnent l’oubli. Face à la mort, le dernier souhait d’un personnage est souvent qu’on « raconte son histoire », comme le dit Hamlet. Raconter devient en soi un acte de vie. P.23
Si vous avez envie d’en savoir plus sur la Palestine, mais surtout sur ces gens qui l’habitent, je vous conseille fortement de lire ce livre-mémoire, il en recèle beaucoup de beauté malgré l’horreur qui se passe présentement.
- Sous la direction de : Refaat Alareer
- Maison d’édition: Mémoire d’encrier
- Parution: 14 mai 2025
- Nombre de pages: 280
Crédit photo: Valérie Ouellet



