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Des folles et des femmes


À Paris, au siècle dernier, s’entassent à La Salpêtrière des femmes que la bourgeoisie ne veut plus voir. « Malades », « folles » et « aliénées » sont exposées, commentées, jugées, et soi-disant soignées, par le célèbre Charcot, neurologue encensé et admiré de tous. Entouré de quelques infirmières et d’un troupeau d’hommes médecins, Charcot organise également, chaque année à la Mi-Carême, un bal, soi-disant pour divertir ses patientes… et surtout pour ébahir tout Paris, permettre aux curieux de rentrer en contact en toute sécurité avec celles qu’on a enfermées et répugnées, parfois depuis des années.  

Regarde elle, là. La dodue, avec ses deux mains ramenées sur la poitrine. Rose-Henriette. Elle était domestique chez des bourgeois. À force de s’faire harceler par l’patron, elle a fini par craquer. Vois l’autre, celle qui marche sur la pointe des pieds, Anne-Claude. Tombée dans les escaliers, elle fuyait les coups d’son mari. Et la p’tite Valentine, avec sa tresse dans les cheveux et son bras qui n’en fait qu’à sa tête : agressée par un obsédé alors qu’elle sortait de la blanchisserie. Bon, y a pas que des femmes qui sont là à cause des gars, bien sûr. Aglaé là-bas, celle qu’est paralysée du visage, elle s’est jetée du troisième après la mort de sa p’tite. Hersilie, la môme en face qui bouge pas, c’est un chien qui l’a attaquée. Après, y en a qui ont jamais parlé, on connaît même pas leurs noms.

Avec un frappant réalisme et un regard acerbe, c’est la jeune auteure Victoria Mas qui nous présente dans Le bal des folles l’histoire tragique de multiples femmes réduites au silence, maltraitées, oubliées et condamnées à dépérir sous le joug du pouvoir d’hommes intransigeants et convaincus du bienfondé de leurs positions et croyances. À travers le vécu de Geneviève, infirmière dévouée en deuil de sa sœur tant aimée et disparue il y a de longues années, de Louise, une jeune fille incomprise et peut-être naïve, au triste passé, de Thérèse, une ancienne prostituée reconvertie en tricoteuse de châles et d’Eugénie, celle qui voit des morts, Mas nous offre un portrait frappant de lugubres pratiques qui ont marqué Paris pendant quelques années.    

Les moments les plus forts du livre sont certainement ceux qui évoquent les rapports de pouvoir entre hommes et femmes, et plus particulièrement entre le médecin et ces dernières, un rapport teinté d’incompréhensions, de dureté et de violence dont on pourrait bien voir encore certaines traces, quand on pense aux violences gynécologiques ou à ces médicaments qui contrôlent le corps des femmes à coups d’effets secondaires…  

Un médecin pense toujours savoir mieux que son patient, et un homme pense toujours savoir mieux qu’une femme : c’est l’intuition de ce regard-là qui rend aujourd’hui anxieuses les jeunes femmes attendant leur évaluation. 

Loin de décourager, Le bal des folles est au contraire un condensé d’espoir et de dynamisme, grâce aux liens qui se développent entre ces femmes perdues, leur solidarité fragile, leurs amitiés de peu de mots, leur consciente protection collective. Définitivement un livre à s’offrir ce printemps!  

  • Titre original : Le bal des folles 
  • Auteur : Victoria Mas 
  • Nombre de pages : 250 pages 
  • Date de parution : novembre 2019 
  • Édition : Albin Michel  

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