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The Power

The Power

Naomi Alderman est une auteure britannique, dont c’est le quatrième roman. Cette créatrice de jeux vidéos a reçu plusieurs prix pour ses romans dont le Baileys Women’s Prize for Fiction pour le roman dont il est question ici. Margaret Atwood, qui a été son mentor dans le cadre d’un programme artistique (Rolex Mentor and Protégé Arts Initiative) a écrit une recension laudative dont un extrait figure sur la couverture même.

The Power est l’histoire d’un monde patriarcal qui s’effondre en l’espace de quelques semaines. De jeunes femmes à la puberté découvrent qu’elles ont un pouvoir. Celui de blesser, tuer avec leurs mains. Un pouvoir qui leur procure une force physique telle qu’elles renversent l’ordre établi, puisque la peur a changé de camp.

Le roman de Naomi Alderman s’appuie sur une poignée de personnages contrastés dont le destin est marqué par cette nouvelle forme de puissance. Allie, qui est une enfant placée en foyer d’accueil, abusée par son beau-père et qui devient un leader spirituel, qui essaie d’utiliser sa puissance pour le bien et met sur pied une communauté dans un premier temps, loin des hommes. Roxie, la fille d’un parrain de la mafia londonienne, la mal aimée de la famille qui perd sa mère assassinée sous ses yeux et est en quête d’une vengeance. Margot, la plus vieille des héroïnes initiée par sa propre fille, qui instrumentalise son pouvoir pour monter les échelles de la société et remporte ses élections après avoir commis publiquement un acte de violence répréhensible : tout le monde la dit perdue à la suite d’un débat électoral mais elle gagne malgré tout car dans ce nouveau monde, cette violence des femmes, même si elle est condamnée, n’est pas répréhensible. Enfin, Tunde, un homme, le seul héros mâle, journaliste nigérien, qui comprend très tôt l’enjeu et le bouleversement et le documente, jusqu’à risquer sa vie.

Ce roman est une dystopie intéressante fondée sur une trame assez simple mais méga originale : le renversement de la structure patriarcale. Pas de manière graduelle, ou seulement dans les codes sociaux, mais de manière radicale et soudaine. La substitution rapide du matriarcat au patriarcat s’opère dans une réelle et totale inversion des genres. Et alors qu’au départ cette force physique paraît être utilisée pour se défendre, pour éventuellement se venger, elle devient rapidement un outil de pouvoir, conforme à la dévolution du pouvoir patriarcal.

Au demeurant le roman commence et se termine sur une discussion : Alderman imagine que le véritable auteur du roman qui lui est soumis (celui là même que l’auteur a entre ses mains) est un homme. Elle adopte donc à son égard une attitude condescendante, allant même jusqu’à lui recommander, pour améliorer son impact, d’écrire sous un nom de plume – féminin – révélant plus encore les schémas du patriarcat et l’aboutissement de son appropriation par le matriarcat.

Car l’écriture d’Alderman est dérangeante en ce sens qu’elle y instille un liquide de contraste, un révélateur des micro-agressions auxquelles les femmes sont soumises : elle les décrit mais dans un schème inversé, où les hommes y sont soumis (abus d’autorité, viols de guerre, etc) et où, ce faisant, même pour les lectrices (elles-mêmes ont intériorisé les mécanismes de dévolution du pouvoir) elles sont plus visibles, et presque plus gênantes ainsi décrites.

Le roman qui commence simplement par la découverte de cette différence, puis la peur et le rejet par les hommes notamment (mais pas seulement) du renversement de l’ordre établi, dérive vers un monde dystopien, où l’abus de pouvoir devient l’apanage des femmes qui, au lieu de définir un nouveau modèle de leadership, dérivent vers le modèle établi par le patriarcat, prouvant si l’on en croit Alderman, que le pouvoir n’a pas de genre.

L’ouvrage pose donc de véritables questions sur la construction et la détention du pouvoir. Et la manière dont un monde féministe redéfinit le monde. Veut-on se réapproprier les structures préexistantes? Cela signifie-t-il que l’égalité à tout prix doit mener à un monde où les plus démunis continuent à lutter pour leur survie? Un monde féministe (ou égalitaire) doit-il se baser sur les mêmes mécanismes de transmission et de maintien du pouvoir? Ou y a-t-il lieu (est-ce possible?) de faire différemment?

Un monde où les femmes auraient le pouvoir doit-il être un monde où le pouvoir exercé de la même manière, devient un monde où les mêmes crimes, les mêmes abus se perpétuent et se reproduisent – simplement exercer par d’autres détenteurs du pouvoir? Pour que nous soyons heureuses/en contrôle, faut-il que les hommes aient à leur tour peur?

Cet ouvrage de science fiction se pose difficilement tant l’écriture est enlevée, la lecture haletante. On le pose avec de multiples questions, sur notre société, sur la redéfinition des rapports de genre, dans ce roman que le quatrième de couverture décrit à juste titre, à mi-chemin entre les Hunger Games et La servante écarlate.

 

Auteur : Naomi Alderman

Date de parution : 10 octobre 2016

Éditions : Little, Brown and Company

 

Crédit photo : Élisabeth Vallet

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