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Pas de deux ou la douceur de la vie

Pas de deux

Parce qu’un jour, un bête petit jour comme les autres, mais enfoncé dans la chaleur, on craque. Et tout à coup déferle sur nous la somme des détails. La montagne des petites morts pas douces qu’on a avalées tous les jours pendant des années. Qu’on a repoussées loin au fond de l’eau en se disant ça n’a pas d’importance, ce qui compte ce sont les grands sentiments, les rêves, demain… (Pas de deux, p. 9)

Pas de deux, c’est l’histoire du suicide de Marie. Quand le lecteur ouvre ce court roman, Marie est déjà morte. Elle a sauté d’un pont, parce qu’à un moment donné les petits riens qui font la vie n’ont plus eu de sens pour elle. Parce que son amoureux s’est moqué d’elle, parce que le bar où elle travaille était triste, parce que d’un coup, tout était trop. Marie n’aurait pas pu complètement le deviner, mais cette décision impacte la vie de plusieurs personnes : ceux qui l’aimaient, ceux qui l’avaient croisée, ceux qui l’ont vue mourir, ceux qui découvrent l’information dans le journal. Treize personnages, treize voix s’élèvent ainsi et font renaître Marie pour l’empêcher de sombrer dans l’oubli.

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Il y a des guérillas qui ne font pas de morts et des histoires d’amour qui en font plusieurs. Il y a des guerres qui n’ont rien à voir avec la haine et des amours qui s’enflamment au combat.

Il y a de nombreuses morts quotidiennes qu’on passe sous silence, tout comme on garde jalousement en soi les illuminations arrachées au monde au prix d’un effort acharné de préservation. Il y a des renaissances qui mènent tout droit à la mort par des chemins détournés. Il y a des maisons vivantes où l’on peut mourir et des maisons mortes où l’on peut revivre. Il y a des maisons avec ou sans chambre d’amis. Et cela a plus d’importance qu’on ne le croit (Pas de deux, p. 57).

Pas de deux est un récit brillamment construit et magnifiquement écrit. La voix de Marie résonne entre chaque récit des autres personnages, faisant d’elle le personnage principal malgré son absence. Ce qui est doux dans ce récit polyphonique, c’est la délicatesse des mots, le choix des voix, la tranquillité des anecdotes. En explorant de très courts instants de vie de personnages qu’on ne connaîtra jamais davantage, Anne Guilbault nous offre l’unique cadeau de pouvoir s’identifier à chacun sans pour autant se perdre en eux. Toutes les pensées qui s’échappent d’eux, toutes ces voix qui s’obstinent à vivre face au deuil, toutes ces croyances en la vie, toutes ces réflexions soulevées semblent, ensemble, redonner un sens à la vie de Marie.

On a tous un secret pour survivre à la vie (Pas de deux, p. 34).

J’ai aimé particulièrement les constants, mais discrets, rappels à la beauté de la vie et de l’instant présent, autant qu’à l’importance de choisir ses mots lorsqu’on s’aime. J’ai aimé que le récit revienne systématiquement à Marie, et que le lecteur se balade dans sa tête, comprenant que ce sont les petits riens qui font, parfois, la dureté de la vie. C’est un regard délicat sur la tristesse et le découragement, une douce invitation à réfléchir au quotidien et à la douceur de ceux qui nous entourent.

Les équilibristes et les trapézistes luttent pour ne pas sauter. Ils n’ont pas peur des hauteurs. Leur effort consiste au contraire à résister à l’attrait de la chute. Plus l’artiste a le désir de plonger, plus son spectacle est réussi (Pas de deux, p. 106).

  • Auteure : Anne Guilbault
  • Titre : Pas de deux
  • Nombre de pages : 107 pages
  • Édition : XYZ éditeur
  • Provenance : Librairie L’Échange, sur Mont-Royal

Crédit photo : Annick Lavogiez

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