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Noms fictifs

Noms fictifs

Il fut un temps dans ma vie où j’ai œuvré dans un organisme venant en aide aux laissés pour compte de nos sociétés de performance. Sans abri, sans papiers, sans famille, des éclopés avec des vies marquées par le rejet, la misère, les inégalités. Il est vrai que leurs parcours épiques, aux obstacles incommensurables sont bouleversants de beauté et d’injustice. Mais pour en parler avec le respect et la tendresse nécessaires afin de rendre compte de la douleur sans tomber dans le larmoiement, ça prend un auteur hors du commun.

Avec Noms fictifs, Olivier Sylvestre réussit impeccablement à sublimer l’univers de dizaines de toxicomanes, pour en faire de véritables personnages, magnifiques et émouvants. Intervenant en dépendance dans un centre de répit durant 10 ans, l’auteur connaît intimement le milieu qu’il raconte. Avec plus de 30 portraits, il nous fait ainsi entrer momentanément dans le quotidien tragique d’autant de toxicomanes. Pourtant, on ne se trouve pas devant un simple compte-rendu ou un documentaire. C’est que l’écriture poétique de Noms fictifs transcende le récit. L’auteur économise les mots, mais avec son verbe clair arrive à faire entrer un peu de lumière dans un texte qui autrement fait écho à des vies en lambeaux.

 

esmeralda n’est pas un homme / pas non plus tout à fait cette femme / qu’elle aurait tant voulu être dans son jeune temps / quand la transformation totale et complète / était encore possible / avant les ravages de la coke / et de la route / sur son visage […] esmeralda / enfant terrible qui défie toutes les interventions / et fait beaucoup sacrer ma collègue / obligée de la réprimander / pour le bordel qu’elle cause dans la cuisine / son langage vulgaire / ses postures indécentes […] et moi / c’est bizarre à expliquer / je me trouve pris avec un drôle de sentiment / comme en deuil / parce que même si esmeralda est difficile à gérer / avec elle ici la routine s’arrête / et le temps de son séjour / quelque chose comme un monde fantastique / où des êtres étranges font des choses incroyables /où tous les mensonges sont possibles /se met à exister grâce à elle /et après l’heure de son départ /plus rien n’est tout à fait comme avant

 

Esmeralda, Sailor Moon, Spok, Fantasio, Moïse, Jésus sont autant de noms (fictifs) d’usagers auxquels l’auteur donne une autre vie, à mi-chemin entre le réel et le monumental. Avec son regard bienveillant, Olivier Sylvestre réussit ainsi à leur restituer une grande humanité, tapie là où on ne la voyait plus, parce que trop longtemps trainée dans la rue. Et c’est peut-être là la plus grande force de ce texte : nous obliger nous, passants pressés, à poser longuement nos yeux sur ces destins en souffrance. Et, en nous attardant à ces humains, malgré la crasse et l’odeur, nous y voir, en eux.

 

  • Auteur : Olivier Sylvestre
  • Nombre de pages : 307 pages
  • Date de parution : 2017
  • Éditeur : Hamac
  • ISBN : 978-2-89448-898-0

 

Crédit photo : Caroline Dawson

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