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L’œil de Jupiter

Je ne suis qu’un homme de son époque, replié sur sa peine, avec tout le temps du monde pour le faire et incapable de s’en détourner.

– p. 50. 

Long voyage au cœur de la tristesse, le nouveau roman de Tristan Malavoy, L’œil de Jupiter, se déroule entre deux siècles. En alternance, chaque chapitre est dédié à l’histoire de deux personnages : Simon Venne, professeur d’histoire au cégep du Vieux-Montréal, spécialiste de l’Occident et homme en rupture avec les siens, et Anne Gamache, née Gisé, une jeune femme qui a perdu sa famille dans la révolution d’une Saint-Domingue mouvementée à la fin du XVIIIe siècle.  

À l’aube de la cinquantaine, Simon met de côté sa vie professionnelle et personnelle pour un voyage à la Nouvelle-Orléans. Un évènement tragique a bouleversé son quotidien il y a quelques mois, mais à la première moitié du roman, même si l’ombre du passé assombrit la narration, le lecteur ne sait pas de quoi il en retourne – et, soyons francs, la vérité sera pour le moins déstabilisante. Bercé par les effluves de l’alcool et les notes de jazz qui s’échappent du Vieux Carré, Simon entreprend une recherche historique et personnelle pour un ami, et entre deux coins de rue, rencontre Ruth, une femme qui porte, elle aussi, un lourd vécu de déceptions. Ensemble, ils errent dans la ville : il fait terriblement chaud, l’Histoire est partout, et le passé finira par les rattraper.  

(…) aucune cellule du monde ne saurait mieux m’enfermer que ma tête et ma haine de moi ne le font déjà.

p. 237

De son côté, Anne Gamache vient de perdre sa famille dans un désastre humain, dans un conflit de colonisateurs dont les marques sont indélébiles. Pleurant la mort de ses frères, elle tente de se reconstruire avec les moyens que la Louisiane de 1792 lui offre. Repoussée, jugée, discréditée, mais parfois soutenue, elle apprend et développe ses stratégies de survie tout en apprivoisant ses démons.  

Les deux destinées finiront par se croiser.  

Musicien, poète, chroniqueur et romancier, Malavoy offre avec L’œil de Jupiter un roman bien construit qui pose de multiples questions sur la violence, omniprésente dans notre société depuis des siècles, et se présentant sous de multiples formes. Même si le livre est bien écrit et que l’histoire tient en haleine, certains passages m’ont maintenu à distance et empêchée de me plonger corps et âme dans la lecture. Le manque de recul de Simon sur ses gestes, sa propension à parler de fatigue et de peine au lieu d’aborder sa violence, sa fuite constante et sa non-responsabilisation rendent difficile l’empathie du lecteur ou de la lectrice. À l’opposé, l’histoire d’Anne est particulièrement touchante, mais les justifications de son bourreau, Hernandez, rendent également la lecture un peu amère. Je comprends évidemment que toute violence nait dans un contexte et que celui-ci doit être regardé, assumé, questionné – pensons aux romans L’empreinte ou Seul dans Berlin qui l’illustrent parfaitement –, mais par moment, le roman tend vers l’effacement des responsabilités individuelles, et, particulièrement aujourd’hui, cela me sonne dérangeant.  

Crédit photo : Annick Lavogiez

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