Nouveauté Quoi lire?

Liv Maria

Son père était un lecteur et il avait fait de sa fille unique une lectrice. Sa mère lui apprendrait la dureté et le silence, ses oncles lui apprendraient la pêche et la conduite, mais d’emblée, le plus tôt possible, son père lui avait appris à lire. Le soir, il venait s’asseoir au bord de son lit pour lui lire L’amour de la vie, une nouvelle de Jack London, quand elle n’avait pas encore dix ans. London, Faulkner, Beckett, Hardy, c’était le genre d’histoires qu’il lui lisait, qu’il voulait porter à sa connaissance, à elle, une petite fille. Sa sélection brassait indifféremment livres pour enfants et livres pour adultes, si bien qu’il ne sembla jamais à Liv Maria qu’il existait de réelle frontière, non pas seulement entre ces catégories littéraires, mais entre ces deux états. Les contes de Grimm étaient très cruels, après tout, alors que Samuel Beckett, l’austère, le pessimiste dramaturge Beckett, avait écrit des pages si émouvantes sur les biscuits, dans Murphy, des pages dont le père de Liv Maria avait pressenti avec justesse qu’elles parleraient à un enfant. Parce que leur problématique – dans quel ordre manger les petits gâteaux, et pourquoi, et ce qu’impliquerait le changement, résonnait avec sa vie quotidienne.

– p. 19-20

Liv Maria est une jeune fille, une femme, une mère, une amoureuse, une madone. Son histoire est faite de la douceur parentale, de la force de la mer, de la puissance de mots, des tromperies et des aventures de la féminité. Le récit commence avec Liv Maria enfant, et son regard sur le couple parental, l’enfance, le village et les lectures que son père lui offre en guise d’éducation. A l’adolescence, un triste évènement va amener Liv Maria à vivre à Berlin pendant une année, et les rencontres qui s’en suivent vont marquer sa vie dans une mesure plutôt inattendue.

Malgré lui, son amant lui avait rappelé qu’elle avait une maison, un pays, une histoire, qu’elle était une fille de l’eau, pas du soleil. Elle avait eu envie de porter un manteau chaud et d’être debout sur la dune, sous une pluie battante de minuit, à regarder la lumière des phares maritimes.

– p. 98


Julia Kerninon raconte avec justesse et magnificence comment une femme endosse plusieurs identités au fil d’une vie, des identités qui se complètent, s’opposent, se résistent et cohabitent malgré tout. Grâce à une écriture douce et fine, l’auteure fait surgir un personnage unique fait de doutes et de forces, de souvenirs et de questionnements, une héroïne unique dont le quotidien banal et intime résonne dans toute sa complexité.

La nuit, quand Flynn lui faisait l’amour dans le silence du sommeil de leurs enfants, elle ne parvenait pas à se dégager de cette vision de son propre corps comme un territoire déchiré entre plusieurs nations, avec la cicatrice de son opération, les traces de feutres des petits sur ses doigts, les marques de brulure de la cuisine. Et dans tout ça, moi.

p. 171


Une lecture émouvante, forte, un roman qui vous accompagnera longtemps, tant par sa qualité littéraire que par son propos et la pertinence de son héroïne. Liv Maria, c’est le genre de livre qui m’a donné envie de consulter toute l’œuvre et d’en parler sans relâche à mes ami.e.s. C’est le genre de livre qui fait comprendre, une fois de plus, la nécessité de lire dans une vie. Le genre de livre qu’on appelle aussi un chef d’œuvre, en fait.

Crédit photo : Annick Lavogiez

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