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Le travail en maison close berlinoise

Le monde de la prostitution fascine Emma Becker depuis longtemps, elle qui a lu et relu Calaferte (et je la remercie de me l’avoir fait découvrir), Zola et plusieurs autres grands écrivains ayant traité de ce sujet. Alors que ceux-ci ont écrit sur un milieu qu’ils ont côtoyé en tant que clients, le point de vue de la prostituée elle-même reste peu présent dans la littérature. Les rares cas sont majoritairement des récits de femmes ayant fait l’expérience terrible de cette réalité. 

Tous s’entendent pour dire que le sexe et la prostitution sont des enjeux hautement politiques. Les opinions divergent même au sein des mouvements féministes. La démonisation de la prostitution, l’image de la prostituée comme étant la pauvre fille, la victime, l’agressée, a largement été traitée. C’est l’image mainstream que l’on s’en fait.  

Pourtant, comme tout enjeu politique, les faits sont beaucoup plus complexes. Les revendications des droits des travailleurs et travailleuses du sexe se font de plus en plus entendre et celles-ci présentent l’autre côté de la médaille. Emma Becker avait envie de parler de ça. Sans toutefois taire le danger, les défis, les abus et les violences liés à ce travail, elle met en lumière une autre perspective. Celle de la prostitution comme étant un travail comme un autre, dans lequel il est possible de se plaire, d’aimer ses collègues, de respecter ses clients et qui permet de payer ses factures. 

Emma Becker savait au fond d’elle que la prostitution n’était pas qu’aberrations et souffrances, mais elle savait aussi que pour pouvoir en parler, elle devait en faire elle-même l’expérience. Devenir cette femme, faire ce travail, non seulement pour le vivre, mais aussi pour côtoyer les travailleuses du sexe d’égale à égale et en récolter des témoignages authentiques. 

L’autrice a donc plongé dans l’expérience et a travaillé pendant deux ans au sein d’une maison close de Berlin, là où la prostitution est légale. Elle connait sa chance d’avoir trouvé une maison où les travailleuses étaient libres et respectées et sait pertinemment que les femmes n’ont pas toutes cette chance. Elle ne fait pas l’apogée de la prostitution, comme certains pourraient le croire, mais on sent qu’elle respecte et surtout comprend les femmes qui exercent ce métier. 

Il en ressort des réflexions, des anecdotes et des témoignages criants de vérité. Son premier roman, Mr., m’avait déçue, mais avec La Maison, on sent que l’écrivaine a grandi et développé son style bien à elle. Je me suis laissé envelopper totalement par son histoire et en refermant l’ouvrage, je n’avais qu’une envie, soit la remercier pour avoir osé, pour être entrée dans ce monde sans jugement et nous offrir ainsi sans filtres ses idées. 

Ses réflexions vont bien au-delà des seuls enjeux liés à l’idée même de marchander le sexe et le corps des femmes. Il est aussi question des rapports qu’ont les femmes avec leur propre corps et leurs désirs. Il est aussi question des rapports homme-femme dans la sexualité, des jeux de pouvoir et des fantasmes masculins. 

Je n’hésite pas une seconde à mettre Emma Becker et son livre La Maison au même niveau d’estime que j’ai pour Grisélidis Réal et son livre Le noir est une couleur (dont j’ai déjà fait la critique). J’ai réellement adoré cette lecture et je la recommande à tous ceux et celles qui ont l’ouverture d’esprit nécessaire pour accepter la possibilité que leurs idées reçues sur la prostitution soient bouleversées. 

« Je veux parler de ce nid de femmes et de filles, de mères et d’épouses, se confortant toutes dans la conscience d’œuvrer aussi un peu, avec leur chair et leur infinie patience, pour le bien des individus qui composent cette société. » p. 371 

Lisez aussi la critique d’Anne-Sophie Laframboise, publiée récemment sur notre blogue.

  • Autrice : Emma Becker 
  • Éditions : Flammarion 
  • Nombre de pages : 371 pages
  • Date de parution : 2019 

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