Littérature étrangère Quoi lire?

Ils disparaitront sous nos yeux

L’histoire de l’Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale n’a plus de secret pour personne, ou du moins, ne devrait plus en avoir. On connaît de l’époque nazie ses pires crimes et ses plus fortes résistances, on nous a enseigné le nombre de morts et l’emplacement des fosses, les expériences médicales et les trahisons, les conditions de vie des prisonniers et les cris silencieux des innocents. Mais derrière les livres d’histoires et en dehors des musées, qui sont les citoyens anonymes qui ont soutenu ou critiqué le Troisième Reich? C’est à leurs destins que s’est intéressé Hans Fallada (de son vrai nom Rudolf Wilhelm Adolf Ditzen) dans Seul dans Berlin, une fiction inspirée de l’histoire réelle d’Otto et d’Elise Hampel, exécutés en avril 1943 pour actes de résistance. À partir des dossiers de la Gestapo, l’écrivain nous entraîne dans un récit haletant où il imagine avec réalisme la vie quotidienne des Allemands pendant la période la plus sombre de leur Histoire. 

Le récit prend place dans et autour d’un immeuble de la rue Jablonski à Berlin, où cohabitent plusieurs personnages aussi différents que faire se peut. La famille Persicke, bruyante et dominante, nazie convaincue, menace la tranquillité de la vie de chacun de ses gestes et de ses paroles. Emil Barkhausen, pathétique petit trafiquant et néanmoins dangereux, en constante quête de scandale comme d’argent, espionne ses voisins dans l’espoir constant de quelques Mark. Otto Quangel, contremaître dans une menuiserie, vit des jours en apparence paisibles avec son épouse Anna en attendant le retour de leurs trois fils qui ont rejoint les rangs du Reich. Le magistrat Fromm, silencieux et imperturbable, observe les allées et venues, caché derrière son Judas. Et tout en haut de l’immeuble, seule et pestiférée, Frau Rosenthal, ancienne commerçante juive, attend le retour de son mari emprisonné. Dans ce modeste immeuble, tout le monde se guette, s’enferme dans la peur et la méfiance. Tout le monde fait face à la terreur et à la misère. Derrière les portes closes, qui résiste? Qui dénonce? Et qui survivra? 

Seul dans Berlin est un roman phare de la littérature allemande, publié en 1947 à Berlin-Ouest, quelques semaines à peine après le décès de l’auteur. Au-delà de ses qualités littéraires indéniables et de son style percutant, tout aussi descriptif qu’émouvant, Seul dans Berlin est une œuvre qui résonne encore aujourd’hui très fort, tant elle décrit si bien comment une société toute entière, par indifférence, égoïsme ou mue par le mal, peut perdre équilibre, sous le regard de tout un chacun. On y lit le plus atroce de l’humain, mais aussi le plus beau, le plus absurde et le plus solide. On s’y surprend à prendre espoir et à le perdre quelques pages plus tard. On se questionne à savoir si résister vaut la peine et comment collaborer a pu être une option. Seul dans Berlin est un rendez-vous avec une page d’Histoire, celle des petites gens et du vaste monde, une histoire qui nous envoie comme message clair de garder l’œil attentif quand les droits et libertés de notre voisin, même celui dont on soupçonne la différence, diminuent tranquillement… 

Les Rosenthal, les Persicke, les Barkhausen, les Quangel – j’habite presque tout seul ici. Une moitié du peuple enferme l’autre, cela ne pourra plus durer très longtemps. Mais quoi qu’il en soit, moi je vais rester habiter ici, personne ne viendra m’enfermer… ( p. 559 )

Ne vous laissez pas impressionner par le nombre de pages, Seul dans Berlin est un chef-d’œuvre à lire autant par passion littéraire que par devoir de mémoire. 

  • Seul dans Berlin (Jeder stierbt für sich allein)
  • Auteur : Hans Fallada
  • Nombre de pages : 761 p.
  • Date de parution : 2014 [1965]
  • Éditeur : Folio 

Crédit photo : Annick Lavogiez

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