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Femmes au temps des carnassiers

Marie-Célie Agnant

En 1957 François Duvalier prend le pouvoir à Haïti et instaure un régime dictatorial. La liberté d’expression est abolie. La milice privée de Papa Doc, ivre de son nouveau pouvoir, se livre à d’horribles exactions sur la population civile. Formés par des spécialistes de la CIA, ceux qu’on appelle les carnassiers pillent, intimident, agressent et violent impunément. Les exécutions sommaires et les enlèvements sont monnaie courante. À partir de faits vécus, l’auteure Marie-Célie Agnant raconte l’histoire de trois femmes liées par une même nuit d’horreur. Au-delà de ces trois femmes, nous en rencontrons d’autres, tantes et amies. Des femmes courageuses et fortes qui se tiennent debout.

Dès les premières pages du roman on sent la détresse, l’angoisse et la peur qui habitent la journaliste Mika Pelrin. Depuis la prise du pouvoir par Duvalier, les carnassiers la gardent à vue toutes les nuits depuis leurs véhicules blindés noirs, symboles de la répression. L’auteure raconte, par la voix de Mika, l’effritement social qui s’accélère; rapidement on perd ses repères. Au journal, Mika tente de lutter contre l’autocensure. La fille de Mika, Soledad, qui vit à Grenade depuis quelques années, suit les évènements d’Haïti avec beaucoup d’intérêt. Elle décide de rejoindre sa mère, car elle la sent menacée par la dictature naissante. Le soir du dimanche 5 janvier 1958, l’assaut est donné. Les deux femmes sont enlevées et enfermées dans le sous-sol du palais présidentiel. Elles sont torturées puis violées. Certaines séances ont lieu devant Duvalier lui-même. Mika, laissée pour morte sur le bord du chemin, est recueillie par un médecin qui lui prodigue les soins nécessaires à sa survie. Mais le mal est fait. Mika, brisée, se retrouve isolée, bâillonnée. Elle la battante, la femme de parole, n’en pense pas moins, mais la dictature lui impose le silence. Tant qu’à Soledad, elle retourne à Grenade. Neuf mois plus tard elle accouche de sa fille Junon.

Junon est la narratrice de la deuxième partie du roman. Elle raconte comment sa mère dépressive n’a jamais pu l’aimer comme elle aurait voulu l’aimer. Comment à quinze ans elle a appris les circonstances de sa naissance de la bouche de Maria-Luz, la grande amie de sa mère, en sol espagnol. Maria-Luz, celle qui a toujours pris soin de Junon, comprenait le silence dans lequel Soledad s’enfermait. Junon qui a toujours été en contact avec sa grand-mère Mika, décide de partir à son tour pour Haïti. Nous sommes en 1974 et le pouvoir a été cédé à un nouveau dictateur : Jean-Claude Duvalier, fils de François. Junon fait la rencontre de jeunes des bidonvilles, laissés-pour-compte, le cœur rempli de haine. Ils sont prêts à tout pour faire entendre leurs voix et venger leurs parents. Junon, avec les renseignements conservés par Mika, part à la recherche de celui qui viola sa mère. Arrivée sur place, elle constate avec stupeur que le vieux carnassier est en train d’être jugé par un tribunal improvisé formé de jeunes. Elle entend une femme de son âge raconter exactement ce qu’elle vivait. De loin elle regardera brûler la maison du monstre. Vengeance. Un texte d’une grande violence et d’une grande beauté à la fois. Lecture marquante.

 

  • Auteur : Marie-Célie Agnant
  • Nombre de pages : 220
  • Date de parution : 2015
  • Éditeur : Les Éditions du remue-ménage
  • Provenance : Bibliothèque Saul-Bellow

Crédit photo : Daniel Morissette

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