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Chienne

Je n’ai jamais connu la peur, celle qui empêche de s’ancrer dans la vie, de s’y projeter et de s’y sentir aimé. Je n’ai jamais connu la violence, celle qui empêche de se développer en toute sécurité. La violence et la peur sont venues se loger au cœur de l’enfance de la narratrice pour ne plus jamais la quitter. C’est le père qui humilie, maltraite en prenant un plaisir pervers à voir la peur et la souffrance dans les yeux de ses deux filles. Il en bande. Et la mère, témoin silencieux, témoin consentant par son inaction. 

Des amis bien intentionnés m’avaient prévenue de la dureté du récit et de la crudité de la langue. J’écoute peu les autres lorsqu’il s’agit de littérature, je me sens irrémédiablement souveraine sur ce terrain. J’avais l’impression que toutes ces histoires sordides entendues alors que j’exerçais le métier de travailleuse sociale auprès des toxicomanes m’y avaient bien préparée, que j’avais probablement entendu pire. Je me trompais. Et c’est là toute la force de la fiction : le récit lu est mille fois pire que tous ceux entendus. Tous les ingrédients sont ici rassemblés pour présenter le pire cauchemar, la pire vie qui soit : un père pervers narcissique qui abuse de ses filles, qui les traite comme des chiennes, une mère qui ne dit rien, n’empêche rien et deux jeunes filles qui ne sont pas en mesure de grandir, de s’épanouir. Au moins trente fois durant ma lecture, j’ai eu envie de lancer le livre, de crier ma rage et mon impuissance, de cracher sur la mère et le père, mais surtout, de prendre les deux fillettes dans mes bras et de leur dessiner une nouvelle enfance. 

Divisé en très courts chapitres, le récit de Lafontaine est bouleversant et l’écriture y est maitrisée. À plusieurs moments, j’ai dû arrêter ma lecture parce que la cruauté me faisait trop mal et je me sentais mal de prendre un temps d’arrêt alors que la violence et la peur, elles, ne cessent jamais pour les victimes. Il faut que des histoires comme celle-là soient étalées au grand jour, qu’elles soient dénoncées pour que l’enfance puisse continuer à exister et à être protégée. À tous ceux qui se disent que ce genre de romans est trop violent pour eux, vous avez raison, et c’est justement pour cette raison que vous devez le lire.  

J’aurais voulu, pour ma sœur et moi, une mère debout. Qui traverse les couloirs. Arrache les portes, allume les lumières. Une qui hurle plus fort que les terreurs. J’aurais tellement voulu une mère stridente. Une mère à nous, pour nous, pour nous bercer nos cauchemars. Je l’aurais choisie avec iris, tympan et tambours. Elle aurait été toute en colère. Sans lignes de fuite ni fatigue. Une femme au ventre plein. À border les nuits sans étoiles. Elle nous aurait décroché des petits matins aux croissants, des couleurs et la lune. Serait accourue. Je lui aurais demandé de nous tenir la main. Pour traverser le monde. De brosser nos cheveux, d’empêcher le sang de couler. Mais nous savons très bien, ma sœur et moi. Depuis longtemps. Les mères n’existent pas. (p.41)

  • Autrice : Marie-Pier Lafontaine
  • Nombre de pages : 107
  • Date de parution : septembre 2019
  • Éditeur : Héliotrope

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